« Carène », tel qu’ils l’ont vécu.

C’était une liturgie civique et profane contemporaine ce 9 juin au soir ; nous avons dit les mots, nous avons écouté les sons, nous avons donné à entendre les élans musicaux du grand récit actuel, cette migration incessante depuis les profondeurs humainement et culturellement très riches de l’Afrique noire vers l’Europe, d’un continent à l’autre, cette quête ouverte et pacifique de l’autre, ce dialogue d’accueil d’écoute et de découverte. Voilà ce que nous avons fait, c’’est le propre de la poésie : une poésie en espace et en acte.

Merci à nos hôtes, merci aux organisateurs d’avoir donné l’espace et le temps ce soir-là à une belle déambulation d’un lieu du Jardin de la Vie à l’autre, chaises à l’épaule entre chaque lieu, tandis que passaient les trains, les avions, en voyage sans cesse, tandis que martinets, merles, chiens donnaient leur énergie à leur grande besogne de vivre.

Puis le grand tilleul nous a accueillis dans la pénombre respectueuse de sa vaste coupole ; puis dans la nuit l’Atelier d’été : et alors la parole a été vraiment celle de tous, voyageurs, spectateurs, grands migrants nos héros d’une épopée contemporaine.

Yves BERGERET.

Carène, à Poissy


Pénétrer dans ce parc historique… et idyllique, en plein centre de Poissy par une petite porte très conte de fées. Fouler l’herbe qui abonde et folâtre sous les feuillages d’arbres plusieurs fois centenaires. Ce cadre bucolique ne prédisposait pas au premier abord à la représentation des dramatiques aventures africaines que raconte Carène du poète Yves Bergeret. Et pourtant !

J’avais lu des extraits de ce poème-épopée sur son blog mais dans un tel décor de nature et d’architecture tout se répercutait plus amplement, plus intensément. Comme si le vent voulait emporter les mots du texte avec lui vers Koyo, village du Mali où l’auteur fait commencer la pièce pour témoigner de sa solidarité avec les paysans peintres. Les chants des merles en cet instant d’avant crépuscule, la majestueuse silhouette de la Collégiale et même la rumeur du RER ponctuaient cette geste poétique soutenue par les improvisations des musiciens.

La trajectoire du poème sinue entre le drame des migrants africains affrontant les tempêtes et la duplicité des passeurs qui spéculent sur la misère ; l’évocation de quatre personnages-clefs de la communauté, véritable armature masculine d’un village africain de tradition animiste ; la complainte d’un vieil homme retenu comme captif dans le Sahel. Au dernier acte, comme enveloppé(e)s par la présence frémissante d’un tilleul monumental, nous avons écouté l’âme africaine exhaler l’incantation très martelée de ses peurs, de ses révoltes et de ses espérances, portées par Alaye et Ankindé.

Le public, invité à se déplacer de lieu en lieu au gré des quatre actes du poème, cheminait dans les sentiers qui menaient d’un site de représentation à un autre. Cela m’a rappelé le Roland furieux de l’Arioste, mis en scène par Ronconi, que j’avais vu petite fille au Pavillon Baltard : étrangement, les deux scènes extrêmes de vie et de combat contre la mort, l’une africaine, l’autre européenne, se sont comme unies dans mon esprit, émotion d’un universel récit de notre humanité fabulé à près de cinq cents ans de distance.

Anne MICHEL.